Avant l’entrée en Colombie, le départ de Panamá Ciudad s’est bien passé, sans confort, mais avec une mer peu agitée. Il n’y avait plus de couchette disponible – de simples planches de bois de toute façon – alors ma nuit a pris place sur le pont arrière, je dirais un bon 4 mètres sur 6 où nous étions une douzaine. J’ai connu nuits plus réparatrice. Mais que le ciel était beau, pas un nuage et des étoiles l’emplissaient lui et la mer. Je ne deviens pas fou, le moteur du bateau agitant la mer, les planctons scintillaient comme un feu d’artifice marin. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une expérience unique de pouvoir nager dedans, à chacun de vos mouvements, c’est comme si votre corps s’illuminait.
5 heures, premier déchargement de cargaison à 600 mètres de la rive à l’aide de canots motorisés qui survenaient de la nuit. Nous avons ensuite pu profiter de l’aurore, nous réchauffer avec les premiers rayons du soleil et apercevoir les premiers dauphins. Ils portent bonheur, j’espère pouvoir les avoir avec moi autour de la pirogue. Au deuxième stop, c’était pour moi, j’aurais apprécié qu’une personne me l’explique en amont plutôt que de devoir courir pour récupérer toutes mes affaires et sauter à mon tour dans un canot démarrant immédiatement en trombe, slalomant entre les rochers vers Jaqué.
Jaqué, c’est quelques centaines d’habitants, j’ai l’impression d’avoir vu toutes les têtes pendant mes trois jours sur place, délai incompressible avant la prochaine lancha (bateau) qui m’emmènera en Colombie. J’ai vu 2 voitures sur place plus une voiturette de golf, celle des personnes chez qui je logeais. J’étais bien content de l’avoir celle-là pour ne pas avoir à transbahuter tout mon paquetage, à l’arrivée comme au départ. Maintenant, que j’ai le matériel, c’est 3 sacs et un grand seau hermétique pour la nourriture, c’est déjà lourd. Les 72 heures sont passées à la vitesse de l’éclair, peut-être aussi parce que j’étais heureux de prendre du bon temps face à la mer, je logeais à 10 mètres de la plage, sous les cocotiers, difficiles de faire mieux. Pour la première fois de ma vie, j’ai également pu observer les premiers pas de bébés tortues se dirigeant vers la mer. Bon timing, c’est lors de ma balade au levé du soleil le deuxième jour qu’une personne me fit signe de m’approcher. Il y en avait sûrement une cinquantaine, pas encore dégourdies et avec besoin d’un peu d’aide pour atteindre leur nouveau domicile, l’Océan Pacifique. Elles m’ont ému.
Mercredi, 5h30 du matin, les vacances sont terminées, il est déjà temps de repartir, passé les impératifs douaniers, je remonte dans un canot et c’est parti pour Jurádo, ma première destination colombienne. Il y en aura pour 2h-3h de traverser. Toujours pas confortable, mais j’apprécie de longer la côte et de prendre des informations précieuses. Ainsi, il y a aussi des falaises et pas seulement des plages, détails à garder en tête.
Jurádo, Colombie, depuis que j’ai eu l’idée de ce voyage, c’est la ville que j’avais cochée sur la carte pour commencer mon projet. Depuis que j’ai parlé de ce voyage, c’est aussi la région que les personnes me déconseillaient à chaque fois. Jurádo est la dernière ville colombienne avant l’Amérique Centrale, porte vers les Etats-Unis. Elle fait partie de la région du Chocó qui s’étend jusqu’à la mer des Caraïbes. Avec sa pendante Panaméenne du Darién, elles forment une frontière terrestre sans route entre l’Amérique du Sud et Centrale. Lorsque les migrants désirent aller vers le Nord, c’est soit plusieurs jours de marche dans une des jungles les plus hostiles du monde, que ce soit de par sa faune animale (jaguar, serpents, crocodiles, etc.) ou humaine avec les passeurs, les narco-trafiquants et les anciens guérillos ne trouvant pas à se reconvertir. Parfois, ils ont plusieurs de ces casquettes. Sinon il reste la mer sur des embarcations de fortune. Pour en avoir vu pendant mon trajet en bateau, je comprends la joie qu’ils ont de remettre pieds sur terre. Depuis Panamà Ciudad, je voyage d’ailleurs avec un couple de Vénézuéliens qui ont tenté leur chance aux Etats-Unis, en vain, ils ont été expulsés et font donc le chemin inverse avec à défaut, Bogóta pour destination. Elle a justement traversé la jungle, mon espagnol ne me permet pas encore de saisir tous les détails, mais les trémolos sont universels et l’émotion transmissible.
Forcément, Jurádo ne fait pas exception dans la région et l’insécurité est omniprésente. C’est ce que l’on me dit tout du moins, tant et si bien que ma détermination finie par céder. Devant les discours unanimes me déconseillant même de déambuler dans le village où les militaires arpentent pourtant les rues continuellement, je prends la décision de reprendre un bateau le lendemain pour aller plus au sud à Bahia Solano. Je ne saurais jamais si je me suis laissé influencer à tort par les discours ou si c’était la chose la plus raisonnable à faire. J’ai quand même visité, peu d’étranger viennent ici au vu des regards insistant que je reçusse. Je sais, c’est une vision partielle, mais après 24h, je pense que j’aurais pu rester plus longtemps, les habituer à ma présence. Dans tous les cas, les difficultés de vivre ici sont surtout pour eux, moi, je ne suis que de passage. J’ai partagé la chambre avec le couple de Vénézuéliens et une Cubaine se rendant chez son frère en Équateur avec pour but de ne jamais revenir à Cuba. Ils m’impressionnent tous les trois.
5 heures encore et c’est reparti pour un autre tour en bateau, quelques mécontents du placement dans le bateau, mais nous partons, de nuit, le village n’est que partiellement éclairé, le fleuve encore calme. J’ai trois gaillards face à moi, tous se signent de la croix… Dois-je m’inquiéter ? Je ne peux rien faire, je préfère miser sur l’insouciance donc. J’apprendrais ce que chacun redoute, c’est l’estuaire, l’endroit où le fleuve se jette dans l’océan, la rencontre des deux eaux provoque vagues, remous et tourbillons. Les accidents ne sont pas rares. Le bateau s’arrête et scrute les vagues. Elles arrivent toujours par trois, dès la troisième passée c’est le moment de s’élancer, moteur poussé à fond, nous plaqué en arrière, mais les vagues n’arrêtent pas, la suivante arrive et c’est le premier envol du bateau, 1, 2, 3 et c’est le premier atterrissage, la coque n’a rien amorti, nos corps ont tout pris, les mains cherchent tant bien que mal à s’accrocher à un rebord, ma voisine opte pour mon genou, j’essaye le siège, mais je n’ai pas le temps de le saisir que nos corps s’envolent de nouveau. Les visages se déforment un peu plus en face de moi, l’atterrissage sur nos fesses n’est pas plus contrôlé. Nos jambes s’entrechoquent, pas le temps d’y penser, nouveau décollage, j’ai à peine le temps de penser à m’accrocher, ma seule idée, pourvu que le bateau ne se casse pas en deux. Je sers les dents, mon estomac se soulève, nouvelle vague… D’un coup, tout s’arrête, nous sommes de l’autre côté, tout est plus calme, sauf les personnes, chacun reprend une position normale, ma voisine sanglote, les gaillards tentent de regonfler le buste, mais trop tard, leur attitude nous a tous placé à égalité. Le temps était en suspens, ces 30 secondes m’ont paru une éternité.
Je me dis que le pire est passé, le soleil se lève et la mer est calme. J’observe la côte, est-ce vraiment si dangereux ? Aurais-je pu la longer ? J’essaye de me sortir l’idée de la tête, je suis frustré, mais c’est le passé. La mer est favorable, c’est donc au ciel de s’en mêler. Une pluie fine commence, nous pouvons encore lever le visage à l’horizon. Je me dis que cela pourrait être pire, le vent se lève, bon cette fois je me suis un peu plus habillé alors je peux le supporter, ça pourrait être pire. La pluie augmente, ça commence à devenir douloureux pour les yeux. Bon, c’est l’aventure, j’y avais échappé jusque-là et ça pourrait être pire. Les vagues augmentent et je ne les vois pas arriver comme j’ai les yeux rivés vers mes pieds, je contracte mes jambes et je peux me stabiliser. Cela va finir par passer, même si le ciel noir face à nous m’indique le contraire, je ne peux rien faire autant être optimiste, nous échangeons des sourires en coin, personne ne peut affronter les gouttes de face. Je ne me trompe pas, ça pouvait être pire, nous sommes à moitié du chemin et maintenant c’est une pluie battante, nous avons tous la tête dans nos épaules, a cette vitesse les gouttes sont des aiguilles, il n’y a plus une partie de mes vêtements qui ne soit pas imbibée d’eau, tout mon corps tremble de froid, bon ça peut toujours être pire, mais j’y crois de moins en moins. Je ne le verrais même pas arriver, nous ne voyons pas à 20 mètres lorsque nous tentons un regard d’espoir. Nous n’avons donc pas vu arriver le port de Bahia Solano. Ça ne sera pas pire. Je sors du bateau en continuant de trembler, mais ce voyage est terminé. Chacun s’oriente déjà vers sa future destination, j’enlace Maglys et Pedro, les Vénézuéliens, eux vont continuer vers Bogóta, je trouve un chauffeur et je pars seul en direction du village, c’est ici que je construirais ma pirogue.